La bodhichitta dans l’acte de consommer

Dans un précédent texte  je rappelais que le « job du bodhisattva » c’est agir pour la vie. Je citais principalement l’ouverture aimante à notre prochain dans toutes les facettes de notre vie. Mais il est vrai que cette sensibilisation à la préservation du souffle vital se retrouve partout dans la nature, nous donnant ainsi un large champ possible d’expérimentation. Il ne s’agit pas non plus de se croire obligé de devenir chacun des « abbés Pierre » et par là même de ne jamais le devenir face au défi insensé que cela pourrait représenter pour nous. Nous vivons une époque de grandes transformations. Nous pouvons être pris au dépourvu face aux moyens à mettre en œuvre qui peuvent sembler démesurés. Mais comme le souligne Habermas  nous ne pouvons pas connaître l’aspect et la forme que prendront les actions nécessaires dans un futur proche pour nous sortir des situations politico-économiques difficiles actuelles. Et nous avons de très bonnes raisons de penser que ces formes ne nous seront pas familières mais bien différentes de tout ce à quoi nous sommes habitués. C’est pourquoi nous pouvons légitimement expérimenter toute action à notre niveau sans en préjuger des effets. « Comme Vaclav Havel qui parvint presque à lui tout seul à renverser le pouvoir sovieto-communiste sans bombardiers, ni porte-avions, missiles ou troupes d’élite, nous disposons d’armes primitives, sans la moindre trace de technologie : l’espoir, le courage et l’acharnement. Sauf que nous ne les utilisons que trop rarement. » (Zygmunt Bauman )

Nous pouvons développer l’esprit d’éveil dans toutes nos activités quelles qu’elles soient. Par exemple nous pouvons le faire au travers de notre façon de consommer. Il est aussi possible de l’envisager dans la manière de vivre l’instant présent, mais j’y reviendrai une autre fois.

En quoi le consumérisme peut-il être rapproché de la pratique du dharma ? David Loy  nous explique que les trois poisons, sources de toute souffrance, comme l’a montré le Bouddha, se retrouvent maintenant institutionnalisés.

L’avidité est institutionnalisée dans la course aux profits et dans la consommation effrénée où nous sommes poussés. L’aversion l’est aussi dans un système sociétal qui nous entraîne à toujours trouver un coupable dans un autre groupe (étranger, handicapé, bénéficiaires de minimas sociaux, fonctionnaires…) et qui crée le soupçon comme base de la relation sociale. Et enfin l’illusion, racine des deux autres, est elle-même institutionnalisée par la création de faux ego créés par la publicité, modèles à reproduire pour nous pousser à consommer, ou par une exacerbation des appartenances nationalistes, communautaires ou identitaires renforçant la haine des autres groupes.

Nous sommes ainsi entraînés à consommer des produits sans interrogation sur leur utilité réelle, leur provenance (souvent après de longs périples pollueurs) et sur leur mode de production (la plupart du temps non respectueux de l’environnement ou des travailleurs qui les produisent). Dès que nous achetons un produit il devient rapidement obsolète, au moins dans sa forme, par la production d’un nouveau bien, renforçant notre avidité et nous poussant à nous débarrasser de celui acquis précédemment pour désirer le nouveau. En fait notre plus grande production est celle de déchets liés à notre type de consommation. Et ils provoquent leur lot d’inconvénients écologiques.

Il faut s’interroger sur les bienfaits que peut apporter ce type de société et en même temps les nuisances qu’elle crée. Il y a quelques dizaines d’années, à la fin des trente glorieuses, on pouvait encore s’auto-illusionner. Dorénavant, par les informations (pourtant filtrées dans les médias) et l’internet il est impossible d’ignorer les souffrances qui trouvent leur origine ou qui sont à venir, dans notre consommation à l’occidentale. L’empreinte écologique  est très parlante comme concept. On sait que si tout le monde consommait comme des Américains du nord il faudrait la surface de 5 terres pour pouvoir vivre. Et si nous autres Français faisons deux fois moins cela reste totalement irréaliste. Alors imaginons ce que seront les problèmes quand les grandes masses asiatiques (chinoises, indiennes ) ou africaines feront légitimement « comme nous ».

Alors pour participer à faire diminuer cette souffrance nous avons tous notre rôle individuel à jouer. Et il n’est pas tant important parce que nous consommerons moins qu’il est vital par la subversion qu’entraîne consommer autrement. Le consommateur est au centre du fonctionnement de la société.

Tout ce qui pourrait retenir les individus de se laisser prendre dans les flux monétaires liés au renouvellement continuel des produits à acheter, devient un obstacle pour cette organisation mercantile. La nouvelle économie a besoin d’individus disponibles, libres de liens et d’engagements, flexibles, soumis. Or les valeurs développées (entre autres) par notre pratique du dharma : l’éthique, le souci de l’autre, le souci de soi dans sa relation à l’autre, sont aux antipodes du nouveau paradigme en vigueur. Comme l’indique Zygmunt Bauman « Le consommateur est l’ennemi du citoyen. Le consommateur traditionnel, celui qui n’achète que ce dont il a besoin et qui ne désire plus rien, ne constitue-t-il pas le plus grand danger qui guette les marchés de la consommations qui proclame pourtant comme motivation la satisfaction du consommateur ? »

Dans un texte que j’ai écrit sur « Bouddhisme et végétarisme »  je parle des « 5 contemplations »,  un texte que l’on peut méditer avant de manger. Je crois que de la même manière on peut le conscientiser avant tout achat.

Mettre la pensée d’éveil au cœur de notre vie, c’est tenir compte que ce qu’on achète est transformé, produit, transporté, vendu, et faire ce qui est en notre pouvoir pour soutenir ce qui favorise la vie, plutôt que ce qui crée de la souffrance.

Pour terminer Pierre Rabhi a créé un site qui nous révèle que « acheter c’est voter »  je vous conseille d’aller y faire un tour, c’est très ludique et vous verrez que nul besoin d’être l’abbé Pierre pour commencer à agir sur le monde, simplement s’éveiller à la vie et conscientiser nos actes.

 

A propos Frédéric Baylot

Méditation, non-violence, BD, solidarité, écologie, autogestion & Féminisme
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