Le présent, un cadeau à (se) faire

Dans un précédent texte je rappelais que le « job du bodhisattva » c’est agir pour la vie en s’ouvrant à notre prochain dans toutes les facettes de notre vie. Mais cela se concrétise aussi dans la conscience que l’on met dans la consommation.  Enfin il y a un troisième point qui me paraît important dans ce « job », c’est la présence qui pour moi n’est pas différente de l’agir.

On parle beaucoup de nos jours de « rester présent », d’être dans le « ici et maintenant ». En même temps tout semble changer trop et trop vite. Nous sommes dans une société de la flexibilité, de la précarité, Zygmunt Bauman parle d’une société « liquide ». Il devient risqué de s’accrocher à un projet de vie qu’on aurait conçu et réglés à l’avance, tout va trop vite et comme le mentionne Milan Kundera  « Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. »

Ainsi le « présent » que l’on est amené à vivre est un présent déraciné. Il est « isolé des deux côtés, ses interfaces avec le passé et le futur se changent en gouffres sans passerelles. » (Zygmunt Bauman ) . C’est pourquoi le risque actuel c’est de vivre dans un « carpe diem » qui soit sans lien avec le passé ni avec un projet futur. Et selon Elbieta Tarkowska, de ne « prêter aucune attention aux expériences passées ou aux conséquences futures des actions [est une stratégie qui] se traduit par l’absence de liens avec les autres. [Cette] culture [que l'on nomme] « présentiste » fait grand cas de la vitesse et de l’efficacité, sans jamais favoriser ni la patience, ni la persévérance. »

« Nous sommes tourmentés par la fragilité du présent qui exige une fondation solide là où il n’en existe aucune. » (Alberto Melucci). « Au sein de cette expérience d’être au monde, une angoisse (dukkha en sanscrit) le plus souvent inaperçue étreint l’être au plus profond de lui-même. Cette angoisse [...naît...] du besoin irrépressible de trouver une assise au sein d’une expérience qui sans cesse se transforme et se défait. Mais soumise de toute part à la fragilité de la vie et de la mort, la conscience ne peut y trouver de fondement. Cette impossibilité est son angoisse qu’elle masque par différentes stratégies existentielles. Le propre du dharma n’est pas de se détacher d’un monde extérieur […] mais de s’engager dans la compréhension éveillée de notre existence, de reconnaître et de défaire cette angoisse voilée. S’il y a bien un renoncement d’indiqué, il s’agit d’un renoncement aux peurs,à l’inconscience, et non au monde. » (Eric Rommeluère) Vivre dans un présent déraciné peut être une de ces stratégies.

La pratique de la méditation ne nous amène pas à être de ces déracinés sans passés ni futur, mais « contrairement au déracinement [de] lever l’ancre [, ce qui] n’a rien d’irrévocable. En effet , si les racines arrachées au sol dans lequel elles poussaient ont de grande chance de sécher, et de mourir, les ancres, elles, ne sont levées que pour être jetées à nouveau ailleurs. » (François de Singly). Le présent n’est alors plus une fuite du passé ou de l’avenir, ni fuite d’un temps idéal, mais au contraire comme dit au début, une expérience complètement ouverte sur la vie.

« Pour Dôgen, l’expérience linéaire du passage du temps appartient au vulgaire ; il pointe, lui, un autre aspect du temps. Le présent dont parle Dôgen est le présent du nirvâna, un présent singulier qui n’a ni commencement ni fin, où l’être est le temps. Pourtant ce présent-là est toujours vécu au sein de la temporalité samsarique. C’est précisément dans la méditation qu’il se manifeste. [...] La méditation est la voie royale vers cette compréhension. » (Eric Rommeluère )

« Le Bouddha Gautama fut troublé par la contradiction entre la pensée idéaliste et le monde matériel et il lui fallut de nombreuses années de recherche pour comprendre que l’action dans le moment présent fonde la réalité. Il a alors élaboré sa philosophie autour de cette donnée. L’excellence du bouddhisme à décrire le monde réel "tel qu’il est" provient de ce qu’il est enraciné dans cette philosophie unique.[...] Le bouddhisme affirme que notre vie n’est qu’une succession d’actes au moment présent, ce qui signifie que le plus important dans notre vie consiste à accomplir correctement notre action ici et maintenant. »

« Le Shôbôgenzô contient de nombreux chapitres qui ont trait à l’action [...] Ce qui renforce ma conviction que la philosophie bouddhiste traite de l’action elle-même. Le Bouddha Gautama [...] avait remarqué que nos vies sont en fait une série d’actions au moment présent. Sa réalisation de cette vérité a formé la base du bouddhisme et de son système philosophique qui ne repose ni sur l’idéalisme ni sur le matérialisme. [...] Une étude approfondie du Shôbôgenzô révèle clairement qu’il s’agit du fondement philosophique du bouddhisme et maître Dôgen, tout comme le Bouddha Gautama avant lui, nous presse de pratiquer zazen afin d’observer la réalité qui est au centre de la conviction bouddhiste. Il insiste sur le fait que la pratique de zazen nous permet d’observer la nature de la réalité qui est là et de réaliser ce qu’est l’action. » ( Gudô Nishijima ) Et plus qu’agir avec attention il est question d’agir en étant l’action, comme un peintre ou un musicien qui crée son œuvre.

« Nâgârjuna [...] souligne que, dans nos vies actuelles, agir est bien plus réel que n’importe [quelle] [...] croyance. […] Il décrit l’absolue différence entre un acte réel au moment présent et le concept d’action. [...] reconnaître la différence entre ce que nous pensons et ce que nous faisons vraiment — notre action — est d’une importance primordiale. [...] Nous ne vivons pas nos vies dans le domaine de nos pensées ni dans celui de nos perceptions. Notre vie est action dans l’ici et maintenant. C’est là le thème central de la conviction bouddhiste qui a donné naissance à toutes les autres théories bouddhistes.

Dans l’action, nous expérimentons quelque chose, mais ce que nous expérimentons est différent de ce que nous pensons et de ce que nous percevons. Dans le processus de la pensée, nous faisons une division entre un sujet qui pense et l’objet de nos pensées. La personne qui pense peut reconnaître ce à quoi elle pense. Et dans le processus de la perception, nous faisons une division entre un sujet qui perçoit et l’objet de notre perception. La personne qui perçoit peut décrire ce qu’elle perçoit. Mais dans l’action, il n’y a pas de séparation entre le sujet et l’objet : ils forment un tout indivisible. Dans le moment de l’action, il est difficile ou impossible pour celui qui agit de décrire ou d’observer ce qu’il fait pendant qu’il le fait. » ( Gudô Nishijima )

En vivant chaque acte, quel qu’il fut, même le plus ordinaire, comme une création, comme un acte d’amour, le présent n’est plus un point détaché mais au contraire un infini comme le dit Johann Wolfgang von Goethe : « Persévérez, et tenez-vous toujours ferme à l’heure présente. Chaque moment, chaque seconde est d’une valeur infinie, car elle est le représentant d’une éternité toute entière.»

Notre difficulté est que la vie (d’un bouddhiste) n’est pas régie par des règlements (il faut , il ne faut pas) mais par une nécessité de créativité pour s’adapter au contexte et aux personnes en fonction des principes de sagesse et de compassion de notre pratique bouddhiste. « Adopter l’enseignement du Bouddha [c'est] entendre sa méthode, une réponse toujours renouvelée, inventive et créative, aux besoins des êtres, dans un dialogue constant et engagé avec ce monde. » (Eric Rommeluère ) Nous ne sommes plus dans un projet réifié comme on en parlait plus haut, mais dans une ouverture à ce qui est et qui permet le futur comme le dit Saint-Exupéry : « L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre. Tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre. » Et comme il a été cité, la voie royale est la pratique de la méditation, car « l’exercice [de la méditation] consiste à être présent à ce qui se présente, les pensées, les sensations, les perceptions, sans rien juger, et laisser chaque pensée, chaque sensation, chaque perception à elle-même, pour entrer dans l’expérience pure de la présence. » (Eric Rommeluère)

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A propos Frédéric Baylot

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